Récits du martyre
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Récits des Dominicains
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P. Jacques Rhétoré

P. Jacques Rhétoré o. p. (couverture du livre)
P. Jacques Rhétoré o. p. (couverture du livre)



Au début de la Grande Guerre, P. Jacques Rhétoré o.p. (Charité-sur-Loire, 21 avril 1841 – Mossoul, 14 mars 1921) et ses deux confrères, P. Marie-Dominique Berré et P. Hyacinthe Simon furent pris en otage à Mossoul, par les soldats turcs. Déportés vers Mardine, ils arrivèrent le 26 décembre 1914 où, grâce à la bienveillance de Hilmi Bey, Moutassarrif de Mardine, et à l’accueil fraternel de Mgr. Ignace Tappouni, ils purent rester à l’évêché syriaque catholique pendant 2 ans, jusqu’à leur nouvelle déportation vers Konia, le 18 novembre 1916.

En route, le P. Simon, atteint de la typhoïde, resta à Alep recevoir les soins nécessaires, alors que ses deux confrères continuaient leur route vers Konia, où ils arrivèrent en décembre 1916.

À la fin de la Guerre, alors qu’il pouvait regagner la France, comme son confrère, le P. Berré, P. Rhétoré fut recueilli par les frères de Galata (Constantinople) et commença à préparer son retour à Mossoul. Il quitta Constantinople le 29 novembre 1919 pour y arriver le 1er février 1920, dans une ville nouvellement dominée par les Anglais, où il va passer le reste de sa vie. Sa tombe se trouve dans la mission dominicaine de Mossoul, à côté de celle de son confrère le P. Hyacinthe Simon.1

P. Rhétoré suivit le déroulement des arrestations, déportations et massacres. Il observait, notait et analysait les faits quotidiens survenus en ville et dans le voisinage. Son manuscrit français, dont nous disposons une copie grâce à la bienveillance des Pères Dominicains du Saulchoir à Paris, a été publié aux éditions du Cerf, en 2005, sous le titre « Les chrétiens aux bêtes », après avoir été traduit en italien et publié par Marco Impagliazzo aux Editions Angelo Guerini (Milan), en l’an 2000, sous le titre « Documenti inediti sulla stage degli armeni 1915-1916 ».

De cet important document, nous reproduisons les extraits suivants, utilisés dans  l’écriture de la Biographie du P. Léonard :

Une page du manuscrit du livre du P. Jacques Rhétoré
Une page du manuscrit du livre du P. Jacques Rhétoré



Attaque de la chrétienté de
Mardine, massacre des hommes,
première hécatombe comprenant Mgr. Maloyan et P. Léonard
(p. 61-66)

Toutes les mesures nécessaires pour la sûre exécution des massacres étant dûment réglées, Rachid Pacha commença l’attaque de la ville de Mardine. Et d’abord il donna l’ordre de désarmer les chrétiens. Ceux-ci n’avaient pas d’autres armes que des fusils de chasse pour garder leurs jardins et leurs champs. Ils livrèrent ce qu’ils avaient, mais on affecta de croire qu’ils avaient d’autres armes et, pour les trouver, on lança les policiers, les Zaptiés, les miliciens pour fouiller les maisons et les églises. Ils dévastèrent l’église des Arméniens, vénérable par son antiquité et ses souvenirs. Chez les Syriens ils allèrent jusqu’à ouvrir le cercueil du dernier évêque mort quelques années auparavant. Les fouilleurs volèrent tout ce qu’ils purent, mais ne trouvèrent pas d’armes, car il n’y en avait pas. Hilmi Bey, honteux de ces procédés sauvages, osa émettre une plainte à ce sujet au Comité d’exécution. On lui répondit : « Ne nous gênez pas, autrement vous pourriez le payer de votre vie ».

Bien que rien ne fut sorti des perquisitions, ni papiers ni armes, de nature à inculper les chrétiens, Rachid Pacha poursuivit son œuvre et il fit savoir à Hilmi Bey qu’il devait, de concert avec le gouvernement, procéder au massacre des chrétiens. Hilmi donna cette réponse qui lui fait grand honneur : « Je ne manquerai pas de conscience au point de coopérer au massacre des sujets ottomans que je sais positivement innocents et fidèles au gouvernement ». Deux jours après il recevait son changement ; il partit, heureux de sortir du milieu encanaillé où il ne pouvait plus rien faire.

Le 5 juin 1915, tous les notables chrétiens, tant Arméniens catholiques que Syriens catholiques, Chaldéens et Protestants, furent arrêtés et mis en prison. En même temps fut arrêté l’évêque arménien catholique Mgr. Maloyan avec six de ses prêtres ; on leur adjoignit deux prêtres syriens et un Père Capucin indigène, le R. P. Léonard de Baabdath. Les six prêtres arméniens étaient : le R. P. Boghos Gasparian des mékhitaristes, et les abbés Ignace Chahadian, Augustin Baghdian, Léon Nazarian, Athanase Batanian, Antoine Ahmarian. Les deux prêtres Syriens étaient : l’archiprêtre Raphaël Bardaani et l’abbé Petros Issa. Tous les prisonniers étaient au nombre de 410, savoir : 10 membres du clergé, 230 Arméniens catholiques, 113 Syriens catholiques, 30 Chaldéens, 27 Protestants.

Les Jacobites n’eurent pas l’honneur d’être associés aux souffrances de leurs frères. Dans les centres du gouvernement on semblait les épargner, mais dans les villages ils n’étaient pas ménagés.

Les prisonniers furent mis à la question pour leur arracher des aveux sur la politique anti patriotique qu’on leur imputait. N’ayant rien à déclarer ils ne furent que plus tourmentés par les tortionnaires de la prison. Trois jours après leur emprisonnement, un des principaux notables put être visité par un de ses amis qui le trouva méconnaissable ; sa figure était bouleversée par la souffrance et ses habits dans un état pitoyable. Tous les autres en étaient là. L’évêque et les prêtres n’étaient pas épargnés dans les insultes et les mauvais traitements, mais ils donnaient l’exemple d’un beau dévouement en oubliant leurs peines pour consoler leurs compagnons et leur donner les secours de la religion, car tous comprenaient que de la prison ils iraient à la mort et ils s’y préparaient. Il y en eu que cette épreuve ramena à Dieu d’une manière très généreuse. L’un d’eux, homme riche qui depuis dix ans avait oublié ses devoirs de chrétiens fut changé, au point qu’en sortant de prison il se retourna vers ses geôliers et leur dit : « Avant d’aller à la mort je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ici ».

Le 10 juin, les 410 prisonniers étaient dirigés sur Diarbékir, c’est du moins ce qu’on leur disait. Pour éviter des manifestations, le Comité ordonna de les faire partir de nuit et il défendit, sous peine de mort, aux habitants de la ville de se trouver sur le chemin du convoi. Heureusement la nuit était claire, on put donc apercevoir, des fenêtres et des terrasses, le défilé des prisonniers. Ils étaient liés deux à deux, on en voyait qui se traînaient de faiblesse, beaucoup marchaient nus pieds et moitié vêtus, car les gardiens de la prison avaient jugés à propos de se payer de leurs peines en leur volant leurs chaussures et leurs meilleurs habits. L’un des plus riches arméniens, Mr. Naoum Djinandji, en était là ; pourtant sa Dame avait obtenu de lui envoyer une voiture. Il la refusa en disant : « J’aurais honte d’aller en voiture quand mon évêque marche à pied ».

Le P. Léonard, Capucin, était en tête du convoi entre deux tertiaires de S. François. En passant devant son couvent, il leva la tête pour saluer une dernière fois la sainte demeure où il avait vécu heureux en faisant du bien. Aussitôt, le soldat qui était à côté de lui, lui assène un coup de gourdin sur la tête avec ces paroles brutales : « sale frandji, vas-tu filer ton chemin droit ». C’est l’auteur de cette brutalité qui l’a racontée ensuite pour s’en vanter ; il ajoutait : « mon chef m’avait bien recommandé de ne pas ménager ce frandji ».

Les Pères Capucins français avaient à Mardine une mission remontant à environ deux siècles. Leurs établissements se composaient d’une église, d’un couvent et des écoles. Ils s’étaient adjoints des sœurs franciscaines françaises chez lesquelles venaient s’instruire toutes les filles catholiques de Mardine, l’école des sœurs étant très prospère. À la déclaration de guerre, les missionnaires et les sœurs de nationalité française durent quitter la Turquie, mais ceux de nationalité ottomane ou autre purent rester. C’est ainsi qu’un religieux d’origine italienne, le P. Daniel, et un autre d’origine libanaise, le P. Léonard, demeurèrent à Mardine, ainsi que deux sœurs mardiniennes. Tous les établissements des missionnaires, même l’église, furent occupés par le gouvernement, ainsi que les établissements des sœurs qui servirent, tour à tour, d’école de garçons et d’hôpital. Tous les meubles de ces établissements et les autres objets furent vendus par le gouvernement. Une petite maison attenante à celle des sœurs fut même démolie par le Bélédié pour en avoir les pierres.

Dans le convoi on voyait avec émotion un prêtre âgé lié avec un autre jeune prêtre qui le soutenait dans sa marche difficile. Le premier était l’abbé Raphaël, archiprêtre des Syriens, le second, le jeune abbé Petros Aïssa, du clergé Syrien.

Avec non moins d’émotion, on remarquait aussi dans le convoi un vieillard de 75 ans accompagné de ses fils et petits-fils enchaînés les uns aux autres.

Le convoi était fermé par l’évêque arménien Mgr. Maloyan. Avant son arrestation, il ne pensait qu’avec effroi à l’épreuve qui le menaçait et il avait besoin que l’amitié le réconfortât. Mais une fois jeté en prison, il étonna tout le monde par le calme de son âme et la fermeté de son courage. Il marchait donc à la fin du convoi, nus pieds, avec les menottes aux mains comme un malfaiteur, mais il semblait fier de cette insulte et il allait d’un pas assuré bénissant du regard et du cœur ses enfants spirituels restés à Mardine et demandant à Dieu de leur donner la foi et le courage nécessaires pour supporter la tempête effroyable qu’il voyait fondre sur eux. Ses six prêtres marchaient près de lui enchaînés deux à deux. Aucun de ces 410 prisonniers ne parvint à Diarbékir.

Dès la première étape un certain nombre d’entre eux fut séparé des autres. Avant de s’éloigner ils voulurent recevoir une dernière bénédiction de leur évêque. Ensuite on les divisa en petits groupes que l’on emmena en diverses directions où ils furent massacrés. Les plus riches furent les premiers exécutés : Mamdouh, le commissaire de police, les suivait pour les dépouiller de ce qu’ils pouvaient avoir sur eux, après leur avoir ôté la vie. Akhrachké, Kalaat Zirzawane et surtout les grottes de Cheikhane ont bu abondamment le sang innocent de ces généreux chrétiens.

Le convoi était réduit de moitié lorsqu’il arriva à 4 heures de Diarbékir. Mgr. Maloyan fut emmené séparément un peu plus loin. Mamdouh le suivait encore comme un vautour qui ne veut pas manquer sa proie, car il espérait que l’évêque rachèterait sa vie de quelque manière :

– Avouez, lui dit-il, que les Arméniens avaient des armes et vous serez sauvé.

– Vous savez aussi bien que moi, lui répondit l’évêque, qu’ils n’en avaient point ; s’ils en avaient eu ils ne vous aurez pas laissé massacrer leurs frères.

Ces paroles ont été rapportées par quelqu’un qui les avait entendues de Mamdouh lui-même. Quelques secondes après, sur un signe de Mamdouh, une balle frappait l’évêque derrière la tête et il tombait mort. On ne sait ce qu’est devenu son corps ; ses assassins l’auront sans doute fait disparaître pour que ses os ne les accusent pas.

Le reste du convoi a disparu à partir de cet endroit, sans qu’après plus d’une année on ait eu des détails sur la fin de ces malheureux. Des musulmans ont fait des récits qui se contredisent et on sait qu’ils avaient jurés de mentir aux chrétiens pour ce qui regardait le massacre de leurs frères. Les seuls indices qu’on ait eu de la mort de quelques uns sont l’apparition de leurs vêtements sur le dos des kurdes ; ainsi deux mois environ après ces événements, on vit dans les rues de Mardine un Kurde qui vendait du charbon affublé de la soutane à boutons violets de l’archiprêtre Syrien, l’abbé Raphaël qui, nous l’avons vu, était de ce convoi.

Mamdouh, après avoir présidé à l’exécution de ce convoi de prisonniers mardiniens, continua sa route pour Diarbékir où il rendit compte à Rachid Pacha le beau coup qu’il venait de faire. On a raconté que lui et Rachid, pour se disculper de l’assassinat de Mgr. Maloyan, si ouvertement innocent des accusations calomnieuses dont on l’avait chargé s’entendirent avec des médecins turcs qui témoignèrent, sans hésiter, que l’évêque était mort naturellement d’une crise de cœur.

Enfin, pour donner le change sur le sort du convoi, Rachid et Mamdouh firent télégraphier à Mardine que : « Maloyan et tous ces compagnons étaient arrivés sains et saufs à Diarbakr ». Au moyen de telles mensonges ces lâches assassins croyaient n’avoir plus rien à craindre pour le crime qu’ils venaient de commettre contre 410 innocents. 

Le courageux Tertiaire Elias Kaspo (p. 84)

Admirons maintenant la force chrétienne. Un convoi de Mardiniens avait été dirigé du côté de Nisibe et, parmi eux, se trouvait un homme encore jeune nommé Elias Kaspo. Il s’était toujours distingué comme bon chrétien et il faisait partie du Tiers ordre de S. François dont il était l’honneur. L’heure du massacre du convoi arriva. Quand il vit ses compagnons inhumainement égorgés, il ne put surmonter la terreur que ce spectacle lui inspirait et, complètement déprimé par la peur, il se mit à trembler et à pleurer amèrement. Son tour arriva. Les soldats en le voyant dans cet état le bousculèrent avec mépris et lui dirent : « Imbécile, renie donc ton Christ, fais-toi musulman, autrement tu sera tué comme les autres ». À ce moment, un courage extraordinaire lui monta au cœur et il dit énergiquement aux soldats : « Jamais je ne renierai le Christ pour me faire musulman ». On a raconté que ses bourreaux prirent plaisir à le maltraiter beaucoup et finalement ils lui coupèrent les membres les uns après les autres. Pendant ce temps, l’héroïque Chrétien ne faisait entendre que ces mots : « Pour vous ô mon Jésus !» Il mourut dans ce supplice. Ses bourreaux purent se convaincre que ce n’est qu’avec la force de Dieu que cet homme, effrayé d’abord de la mort, avait pu en triompher si courageusement. 

Les supplices des prisonniers (p. 33-36)

Voici ce que m’ont raconté plusieurs prisonniers non arméniens dont l’un d’eux avait eu le temps de bien connaître le régime des prisons turques à cette époque. Pardonné un mois après son entrée, il ne fut cependant relâché que dix mois plus tard quand il eut trouvé l’argent nécessaire pour que ses geôliers consentent à son élargissement. Il avait donc séjourné onze mois en prison : « Nous étions entassés les uns sur les autres, disaient ces gens, au fort même de l’été qui est très chaud à Diarbékir ; nous étouffions par manque d’air et nous étions dévorés de soif et de vermine. Avec cela les gifles, les coups de poings, les coups de pieds pleuvaient sur nous comme la grêle et sans raison. En entrant dans nos salles ou nos cachots, nos gardiens sentaient le besoin de taper sur nous. Une réflexion, un geste suffisaient pour mettre ces brutes hors d’eux- mêmes ; alors ils renversaient le prisonnier trop osé, le piétinaient, le frappaient du talon de leurs souliers ou bien ils le frappaient de coup de bâton sur la plante des pieds ou sur d’autres parties du corps ».

Tout cela n’était que le pain quotidien de tout le monde. Si quelque raison de sévir davantage contre quelqu’un entrait dans le cerveau d’un geôlier, il arrivait avec son khandjar, poignard du pays, et en lardait de coups sa victime ou bien il lui enfonçait des broches de fer dans la chair. Il y en a qu’on encloua dans le mur de la prison, d’autres qu’on brûla à petit feu, d’autres auxquels on arracha les dents. Un prêtre arménien fut coupé en morceaux.

Le mourakhas, ou vicaire patriarcal des Arméniens, subit toutes sortes de supplices : on lui enfonça des broches de fer sous les ongles, on lui infligea plusieurs fois le supplice de la demi strangulation qui consiste à serrer fortement la gorge et quand on voyait le patient près d’étouffer, on lui lâchait la gorge pour recommencer bientôt après. On lui arracha les dents, enfin, après l’avoir enduit de pétrole, on le brûla dans une mosquée où les directeurs des massacres tenaient leurs conseils, puis on jeta son corps hors de la mosquée.

Ces canailles cherchèrent à détourner d’eux ce crime. À cet effet, ils firent venir un médecin qu’ils chargèrent d’attester que le défunt était mort pour avoir répandu sur lui un bidon de pétrole enflammé. Le médecin ne voulant pas souiller sa conscience de ce mensonge criminel refusa l’attestation demandée, mais son général le persécuta pour cela ; alors pour échapper aux sévices qu’il craignait de sa part, il se sauva de Diarbékir. Pour les femmes on avait des griffes de fer destinées à leur arracher les seins.

Le supplice du demi étouffement se pratiquait d’une autre manière, au moyen de la corde de strangulation. Une grosse pierre de marbre dans laquelle on avait fixé des pointes de fer était mise sur la poitrine du patient. Il étouffait sous ce poids et les efforts qu’il faisait pour respirer en soulevant sa poitrine faisaient pénétrer plus avant dans ses chairs les pointes de fer. L’application sur la poitrine durait deux heures, ensuite on l’appliquait sur le dos pendant le même temps.

On voulut avoir d’un Arménien la révélation de secrets que l’on savait être à sa connaissance. En les révélant, cet homme aurait perdu beaucoup de monde, c’est pourquoi il prit la résolution généreuse de se sacrifier plutôt que de parler. En vain on essaya sur lui les tenailles de fer chaud qui lui arrachaient les lambeaux de chair, en vain on lui coupa les doigts puis les mains. Pendant son supplice, on l’entendait seulement dire : « Mon Dieu aidez-moi. »  Finalement, il fut encloué au mur de la prison et on le laissa expirer dans cette position.

Un autre Arménien, mis à la question, n’avait rien révélé, alors on le soumit au supplice de l’eau bouillante dont voici la description : au moyen de cordes passées sous les aisselles du patient, on le soulevait jusqu’à la voûte de la prison, puis, au-dessous de lui, on amenait un tonneau ou un grand vase de pareille dimension, rempli d’eau bouillante dans laquelle on le descendait peu à peu. L’Arménien dont nous parlons fut descendu d’abord jusqu’à la cheville des pieds. Alors le geôlier lui dit : « Tu n’as rien voulu révéler, c’est ton affaire ; maintenant nous te demandons de renier le Christ, autrement tu cuiras tout entier dans cette eau ». Le chrétien répondit : « Je ne renierai pas le Christ, dont je n’ai reçu que du bien ». On le descendit dans l’eau bouillante jusqu’au-dessus des genoux et il resta encore ferme. On le plongea jusqu’à mi-corps sans qu’il se démente de sa constance. Alors on le laissa dans l’eau brûlante où tout le bas de son corps fut cuit. Il mourut héroïquement dans ce tourment sans renier sa foi ni trahir son secret. Mais l’individu qui s’était prêté à cette exécution barbare mourut quelques jours après, brûlé dans le feu. C’était justice.

Le Vartabed Tchelgadian est promené dans les rues le visage noirci, avec des chaînes au cou et conduit à coups de bâton. On l’enduit de pétrole auquel on mit le feu, et finalement on l’étrangla.

Ce qui se fit dans les prisons de Diarbékir dut se passer ailleurs car les races serviles et inciviles comme sont les Turcs perdent tout sentiment d’humanité à l’égard de ceux qu’ils appellent leurs ennemis.

Analyse des raisons qui poussaient les chrétiens à ne pas s’enrôler dans l’armée turque (p. 194-196)

Jamais l’armée turque, dans toute son histoire, n’a fait aussi triste mine que dans la guerre présente bien qu’elle ait été formée et qu’elle fût commandée par les Allemands qui s’estimaient les princes de l’art militaire… Et pourtant ils n’ont rien fait, rien que donner le spectacle lamentable de la désorganisation…

Point de direction. On lançait les troupes dans tous les sens pour les faire revenir sur leurs pas et les relancer encore sur les mêmes chemins. Les canons, les munitions de guerre couraient l’aventure comme les soldats.

Point d’organisation. Par exemple : un bataillon arrive à Ras-el-Aïn sans ses officiers et sans qu’on sache à quel régiment il appartient. Amené à Mardine par les gendarmes il reste là et chacun, dans l’administration militaire, se demande quelle caisse doit pourvoir à la subsistance de ces hommes. C’étaient probablement des fuyards comme il y en avait tant, se promenant dans la campagne et qui avaient jugé plus sage de rentrer dans les rangs. On recevait du reste facilement ceux qui étaient dans leur cas. En septembre 1916, l’armée de Mossoul avait perdu un de ses bataillons qui fut retrouvé à Diarbékir.

Point d’intendance. Dans la région d’Erzéroum, c’est par centaine de mille que les soldats sont morts de faim, de froid, de manque de vêtements. Et pourtant les approvisionnements ne manquaient pas, mais ils étaient mal administrés ou volés.

Point d’organisation médicale. Les médecins étaient en nombre minime et faisaient la plupart leur devoir, mais ils manquaient de tout pour le soin des malades. Ceux-ci couchaient par terre et mouraient sans secours.

Point de moyens de transport pour les blessés. On les envoyait à pied rejoindre comme ils pouvaient les centres où ils devaient être traités, à plusieurs jours de distance. Mais là aussi c’était la terre nue pour couche, l’eau pour boisson avec la mort en perspective. Et la mort fauchait à tour de bras parmi eux. En septembre 1916, à Diarbékir, on comptait 250 morts par jour parmi les soldats malades. Dans ce même mois, on envoya cinq mille malades à Mardine. Ils devaient faire le voyage à pied, 4000 meurent en chemin, 600 des plus valides se sauvèrent où ils purent, et 400 seulement arrivèrent à destination. En novembre, on envoya 1000 autres malades dans la même ville. Cent cinquante seulement y arrivèrent.

Dans l’hiver de 1915, 250 mille soldats de l’armée d’Erzéroum périrent par le typhus. On ne regardait même plus la vie de ceux qui étaient jugés désespérés, ils recevaient un remède qui les finissait plus vite ou bien on les enterrait encore vivants, comme cela s’est vu en divers lieux. On a raconté qu’à Erzéroum où régna le typhus qui enleva tant de soldats, on pratiqua la désinfection comme suit : une grande salle était pleine de malades dont la moitié était déjà morts. Le chef de la salle dit à haute voix : « Que ceux qui vivent encore se lèvent et s’en aillent, on leur donne la permission d’aller se faire soigner chez eux ». Bien entendu, beaucoup de malheureux, qui vivaient encore n’avaient rien entendu ou ne pouvaient plus bouger. Cependant quelques-uns purent évacuer cet enfer et, quand ils furent sortis, on mit le feu au bâtiment qui brûla avec les morts et les vivants.

Horrible serait un récit complet de ce qu’ont eu à souffrir les malades et les blessés de l’armée turque. Sur les champs de bataille, les soldats vivaient dans une malpropreté telle que les poux les couvraient et engendraient même en eux des maladies dégoûtantes et parfois mortelles. Les fuyards apportaient ces maladies dans leurs pays et c’est ainsi que les villages de Diarbékir et de Mardine furent un moment ravagés par la maladie des poux. Des soldats faits prisonniers par les Russes racontèrent que ceux-ci, en les voyants, leur disaient avec dégoût : « Sales Osmanlis, retournez chez vous avec vos poux ».

Dans les quatre premiers mois de l’année 1915, mois de froid et de neige dans les pays arméniens, une terrible mortalité se mit parmi ces soldats affamés, mal habillés, pouilleux, maladifs ; leurs cadavres, ensevelis sous la neige, apparurent au printemps, couvrant les champs et les chemins, mêlés à ceux des ânes et des mulets qui faisaient les transports. Pour vivre, les soldats vendaient leurs effets, les provisions de l’État et même les armes. Je sais une église qui servit de dépôt militaire et où l’on vit disparaître les parquets, les tables, les bancs d’école et d’autres objets pour la valeur de 100 livres turques (2300 F) que les préposés à la garde du dépôt volèrent et vendirent pour pourvoir à leurs besoins. Ils n’épargnèrent même pas le dépôt confié à leur garde, en retirant tout ce qu’ils purent d’habits, de vivres et même de munitions qu’ils vendirent à leur profit.

Le désespoir se mit parmi ces hommes si mal traités et qui tombaient toujours en grand nombre sous les balles russes sans remporter de victoires. Ils ne pensaient plus qu’à fuir. Ils fuyaient dans les marches, ils fuyaient de leurs quartiers, ils fuyaient sur les champs de bataille. Des bataillons de régiment, même des divisions entières levaient le drapeau blanc et passaient aux Russes.

Ordres de massacrer tous les chrétiens (p. 10, 19)

En juin et en septembre 1916, passa à son tour Anwar Pacha, le généralissime, qui, voyant les Russes approcher, inspirait à toutes les Autorités locales, comme mesure militaire, de massacrer les restes des chrétiens. C’était une idée de ses patrons allemands. Il communiquait son idée au gouverneur de Mardine en lui télégraphiant : « Tuez tous les chiens qui sont chez vous » c’est-à-dire tous les chrétiens.

Le maréchal germano-turc Liman Von Sanders Pacha… se trouvant à Constantinople au célèbre café Tokathan avec une nombreuse compagnie, il dit : « Si cela dépendait de moi, je ferais massacrer tous les chrétiens. Ce sont tous des traîtres au gouvernement ottoman ».

La responsabilité des francs maçons dans les massacres (p. 14, 22-23, 72)

La culture islamique moderne c’est le franc maçonnisme introduit dans l’Islamisme… On a même vu leurs chefs religieux [chefs des chrétiens non arméniens] donner naïvement la main à ces Jeunes-Turcs francs-maçons qui leur promettaient tout et finalement les ont fait massacrer…

Ce gouvernement était né esclave des francs-maçons, il devait marcher à leur queue comme le modeste toutou suit son maître ; il devait se mettre sous leur influence avec la pleine satisfaction du lézard qui se chauffe au soleil…

Un musulman bien-pensant disait ensuite : Oui, c’est pour votre religion que vous avez été persécutés, car les Jeunes-Turcs sont des francs-maçons qui ne veulent d’aucune religion, pas même de la nôtre qu’ils ruinent déjà par l’exemple de leur impiété.

Méthode des massacres (p. 37, 118-119)

Les massacres ne devaient pas se faire dans les villes pour qu’à leur occasion il n’y eût pas de troubles parmi les habitants. On faisait des malheureux chrétiens des convois plus ou moins nombreux que l’on transportait successivement loin des villes et qui, au lieu voulu, recevaient la mort de la main des soldats, leurs conducteurs, ou des Kurdes que ceux-ci invitaient à l’exécution et au partage du butin.

Les exécuteurs ne devaient pas se servir d’armes retentissantes et ils étaient tenus au silence le plus absolu sur tout ce qui se rapportait à leurs opérations, de sorte que le public restait longtemps sans savoir ce qu’étaient devenus les convois de chrétiens ou de chrétiennes emmenés de la ville. Grâce à ce système d’isolement et de strict silence, les massacres pouvaient prendre leur temps sans compromettre leurs opérations en les brusquant, ainsi que cela était arrivé dans les massacres hamidiens. Alors, en effet, les massacreurs, trop pressés d’en finir, avaient opéré au sein des villes, entrant même dans les maisons où souvent ils reçurent la mort de la main de ceux qu’ils venaient tuer…

Le Kurde est un loup, un loup toujours affamé, qui ne résiste jamais à une occasion de pillage ou de tuerie. Depuis longtemps, les Turcs le connaissent et il est leur homme pour l’exécution de mauvais coups qu’ils n’osent pas faire d’eux même. Dès qu’on lui a ouvert la carrière, le Kurde se lance, ravage, détruit, massacre, et comme il est très avide et en même temps très ladre de nature, il emporte même tout ce qu’il peut de ses pillages, jusqu’aux châssis des portes et des fenêtres, jusqu’aux pitons enfoncés dans les murs, jusqu’aux vases fêlés ; il racle tout et ne laisse rien que le vide dans les ruines. Avec cela, c’est un être lubrique qui se livre sans frein à toutes les hontes et les fait subir aux autres. Si, l’affaire finie, il se voit condamné par l’indignation publique ou par le Turc lui-même qui ne se gêne nullement pour trahir lâchement son mandataire, il tire de sa poche ou de son bonnet les ordres écrits qu’il a reçus des autorités et il dit : « Est-ce moi le coupable ? » C’est ce qu’il a fait pour les massacres de 1896, et ce qu’il a fait pour ceux que nous allons lui voir accomplir. Mais parfois le Turc pend son Kurde pour qu’il ne révèle rien ; c’est aussi ce que nous voyons à présent. Cela devrait instruire les frères du pendu ; mais non ! ils resteront jusqu’à la fin dominés par leur nature avide et rapace, comme le loup l’est par la sienne, malgré les coups de fusil qu’il reçoit et les pertes qu’on lui fait subir parmi les siens.

Dès le commencement de juin 1915, on mit les Kurdes à l’œuvre dans les villages du Sandjak de Mardine. Du 1er au 15 juin, ils attaquèrent les chrétiens de Békhairé à 1h de Mardine, de Gellès à 8h, de Bafâwa à 7h, de Maisarté à 6h, de Dara à 8h, de Mansourieh dans les jardins mêmes de la ville. Guidés par les miliciens et aidés par eux, ils pillèrent les villages, brûlèrent les maisons, massacrèrent les hommes car on leur avait bien appris que c’était les hommes qu’il fallait avant tout détruire. Ils tuèrent même les femmes et les enfants car leurs mains, comme les dents du loup, avaient besoin de faire couler le sang. Cependant, plus généralement, ils s’adjugeaient les femmes, les jeunes filles et les enfants d’un certain âge dont ils pouvaient tirer parti pour eux-mêmes ou en les revendant. Plus de 3000 personnes ont péri dans les massacres des villages susnommés.

1 Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 463-466 ; P. Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Cerf, Paris, 2005, p. 253-258 ;  Yves Ternon, Mardin 1915, Anatomie pathologique d’une destruction, Annales du Centre d’Histoire arménienne contemporaine, Tome IV, 2002, p. 270.

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...et, une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs...
LeonardMelki
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