Récits du martyre
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Témoins du procès Maloyan
Cross

Mgr. Joseph Rabbani

Né à Mossoul en 1889, évêque Syriaque catholique, il connut Mgr. Maloyan étant jeune prêtre à Mardine. Il rapporte un acte courageux de l’évêque face à un cas d’apostasie et note les adieux de Mgr. Maloyan à Mgr. (cardinal) Tappouni. Il rapporte aussi les circonstances du martyre.
Déporté avec le second convoi des condamnés à mort, le 15 juin 1915, comptant 266 Chrétiens, il assiste au massacre du tiers d’entre eux, quand des cavaliers, accourus de Diarbakr, annoncent le « Afou » (Pardon) du Sultan. Il fut sauvé de justesse et revint à Mardine avec les deux tiers épargnés.1 Il a remis une déposition écrite.


Q. Que savez-vous au sujet du serviteur de Dieu Mgr. Maloyan ?
R. En 1913, nouveau prêtre, j’ai été désigné à Mardine où je me suis occupé de l’école syriaque catholique. Comme jeune prêtre j’avais peu de relation avec Mgr. Maloyan qui était cependant ami intime de Mgr. Tappouni, archevêque Syriaque de Mardine et venait souvent le visiter.

Je me rappelle d’un fait qui prouve le courage de Mgr. Maloyan pour la défense de la religion chrétienne. Quelque temps avant les déportations de 1915, une femme chrétienne fait demander de devenir musulmane. Ces demandes devaient être approuvées par le conseil administratif de la ville qui était présidé par le Moutassarrif et dont Mgr. Maloyan était membre de droit en tant que chef religieux. Après la déclaration de la femme qu’elle était devenue musulmane, on demanda à Mgr. Maloyan aussi de signer le procès verbal où il était dit que la femme était convertie à l’islamisme. Mgr. Maloyan refusa en disant : « Je n’admets pas qu’on dise qu’elle s’est convertie, car ceci signifierait un aveu de ma part que notre religion chrétienne n’est pas bonne ». On a beaucoup insisté pour le convaincre, mais il a refusé toujours et n’a signé que lorsqu’on a changé le mot « convertie » en « elle a embrassé la religion musulmane ». Ce fait comporte un courage extraordinaire, car tous les autres membres étaient des musulmans ; de sorte que lorsque les déportations ont commencé, ce fait a eu son influence sur les traitements qu’a subis Mgr. Maloyan de la part des musulmans qui l’ont arrêté et l’ont torturé, presque en guise de vengeance et de rancune.

Quand Mgr. Maloyan a su qu’on allait l’arrêter, il est venu trouver Mgr. Tappouni et lui a remis son testament en lui confiant son peuple et en lui disant qu’il était prêt à donner sa vie pour le Christ. Les adieux furent très émouvants entre les deux évêques qui sentaient que cette séparation était une séparation qui conduisait Mgr. Maloyan au martyre.

J’ai entendu aussi que le dimanche qui a précédé les déportations, Mgr. Maloyan a fait un sermon durant la messe en exhortant ses fidèles à être forts dans la Foi. Il a tellement ému les fidèles que tous pleuraient.

Après avoir été déporté, j’ai eu connaissance de rumeurs qui couraient que Mgr. Maloyan a été torturé d’une manière particulière ; c’était en plein été et on l’obligeait à marcher pieds nus et la tête découverte sous le soleil. J’ai entendu encore que des soldats et des gendarmes qui avaient accompagné le convoi, rentrés en ville, avaient raconté qu’à un moment donné le convoi s’est arrêté et Mgr. Maloyan a pris du pain et a distribué à ses compagnons. Soudain une nuée a couvert toutes les personnes du convoi aux yeux des soldats et des gendarmes. Au bout d’un quart d’heure, la nuée a disparu et ils ont constaté que toutes les personnes du convoi étaient joyeuses et chantaient.

Evidemment ces gens n’avaient pas compris ce qui s’était passé, mais il nous semble qu’il s’agissait de la Sainte Eucharistie et d’une communion générale que Mgr. Maloyan avait distribuée aux fidèles.

Q. D’après vos connaissances, quelles sont les vertus qui ont le plus brillé dans Mgr. Maloyan ?
R. Le zèle et le dévouement pour les fidèles et l’attachement courageux à la Foi Catholique.

Q. Comment sont-ils morts, lui et ses compagnons ?
R. Ils ont été exécutés ou par des balles ou par des poignards.

Q. Avez-vous entendu qu’on leur avait proposé de devenir musulmans pour être sauvés ?
R. Je n’ai rien entendu de pareil. Cependant, même si l’on prétend qu’on exécutait ces personnes pour des raisons politiques, il n’est pas possible d’écarter le motif de la religion, car, si on pouvait prétendre avoir une raison politique pour les Arméniens, il faut nécessairement inclure aussi la raison de la religion chrétienne, car il y avait aussi d’autres personnes qui n’étaient pas arméniennes (comme des Syriens et des Chaldéens et d’autres) qui ont subi le même sort, parce que chrétiens.

Q. Sont-ils morts pour le Christ et pour professer leur foi chrétienne?
R. Nous ne savons pas si on leur a proposé de renier le Christ ou la Foi chrétienne, mais ces victimes savaient bien qu’on allait les tuer parce qu’ils étaient Chrétiens, et ils ont accepté volontiers la mort.

Q. Avez-vous entendu quel comportement ils ont eu vis à vis de ceux qui les torturaient ?
R. Non, je n’ai rien entendu.

Q. Après la mort de Mgr. Maloyan, avez-vous entendu que des choses extraordinaires s’étaient passées à sa mort ?
R. Je n’ai rien entendu de particulier, cependant l’opinion générale des Chrétiens était que lui et ses compagnons étaient morts en martyrs.

Q. Avez-vous entendu qu’on lui ait adressé des prières et qu’on ait obtenu des grâces ?
R. Non.

Q. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
R. J’ai fait partie du second convoi. Je cite simplement un fait : On nous avait attachés quatre à quatre ; nous étions environ trois cent cinquante personnes, prêtres et laïcs de différentes communautés. Le prêtre arménien catholique Gabriel Katmarji était lié avec moi par des cordes. Nous sommes arrivés à un petit cours d’eau. On nous a permis de boire en nous abaissant. Lorsque nous étions abaissés, on a commencé à tirer des balles ; les présents avaient envie de lever la tête pour être atteints d’une balle dans le but de mourir pour le Christ, tellement ils étaient forts dans la Foi et avaient une grâce extraordinaire. Le Père Gabriel Katmarji a reçu une balle au cou et s’est affaissé sur ma poitrine. Je me suis empressé de lui donner l’absolution, pendant que son sang coulait sur mes habits ; il n’a prononcé aucune parole ; il rendit son âme. Durant tout le trajet que nous avions fait, j’ai constaté en lui une parfaite résignation et un désir de s’offrir à Dieu.

Une partie de ce second convoi a été exécutée. L’autre partie a été libérée par ordre du gouvernement et n’a pas été exécutée ; mais on a continué à les déporter à Diarbakr.

Moi j’étais du nombre, et j’ai constaté que lorsque l’ordre de nous épargner est arrivé, tous ont exprimé des regrets de ce qu’ils avaient perdu l’occasion d’être tués pour le Christ. Il ne restait, disaient-ils, entre nous et le ciel qu’une coudée et voici que nous retournions au monde, à notre regret.

Il y a également d’autres détails transcris dans un sermon que j’ai prononcé, en 1938, dans l’église Syriaque Catholique S. Georges, en la présence aussi du Patriarche Agagianian, à l’occasion de la commémoration des victimes de Mardine. Je vous remets copie de ce discours écrit et signé par moi.

1 Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Cerf, Paris, 2005, p. 72 ; Yacinthe Simon, Mardine la ville héroïque, Maison Naaman pour la culture, Jounieh, Liban, 1991, p. 71 ; Ishac Armalé, Al-Qouçara fi nakabat annaçara, 1919, p. 212.

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...et, une fois de plus, la bure franciscaine fut teinte du sang des martyrs...
LeonardMelki
© Farés Melki 2013